Maxime Forest
Enseignant-chercheur à Sciences Po (OFCE, CEVIPOF). Consultant Politizr.
Sujet publié le 9 octobre 2017 à 11h31
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L’avenir de l’Europe se joue (à nouveau) en Catalogne
 

En moins d’une décennie, l’Union Européenne, dont l’avenir conditionne celui de tout le continent, s’est trouvée confrontée à pas moins de quatre crise existentielles : à la crise de l’Euro, conséquence de la crise financière de 2008 et crash-test ultime pour la solidarité du bloc communautaire, se sont ajoutées successivement la nouvelle dimension donnée à la menace russe par la guerre en Ukraine, la fin de l’irréversibilité du processus d’intégration marquée par le Brexit et le défi sans précédent lancé aux fondements démocratique de l’UE par les dérives de la Hongrie et de la Pologne. A ces crises qui mettent en péril l’existence du projet de sécurité – physique, matérielle, juridique et dans une certaine mesure, sociale, qu’est le projet communautaire, et dont aucune n’a pour l’heure trouvé son épilogue, il faut en ajouter une cinquième : le défi lancé à la démocratie espagnole par le séparatisme catalan.

 

De toutes celles citées, voici paradoxalement la plus immédiatement périlleuse pour l’avenir et la paix civile du continent, et celle à laquelle les Etats membres sont les moins préparés. En témoignent pêle-mêle, le boulevard concédé à l’exposé du récit séparatiste dans les grands médias européens, la pusillanimité exprimée dans les éditoriaux invitant benoîtement les deux parties au dialogue ou le silence assourdissant des institutions communautaires et des gouvernements des Etats membres. C’est donc à une pédagogie élémentaire que l’on se trouve réduit, une semaine après un référendum illégal mais à l’importance transcendante, et – qui sait ? – à quelques heures d’une déclaration d’indépendance unilatérale.

 

Le récit séparatiste se fonde sur un nationalisme obtus et excluant

 

Tout récit national est une geste historique et celle de la Catalogne ne manque pas d’atouts : au souvenir lointain de comtats puissants, s’ajoute celui plus récent de la Catalogne fiévreuse à laquelle rendit hommage Orwell. Et si la région s’est affirmée comme le laboratoire de la modernité industrielle, politique, sociale et culturelle en Espagne depuis la seconde moitié du 19e siècle, force est de reconnaître qu’elle le doit pour partie à la montée en puissance d’une conscience nationale propre, d’essence élitaire comme dans la plupart des nationalismes, mais socialement progressiste. La contribution de la Catalogne à la transition démocratique aura été essentielle, et il suffit de relire les pages consacrées par le madrilène Jorge Semprun à son émotion lors de la première Diada autorisée, en 1977, pour saisir que la récupération par les Catalans du droit à leur culture, fut une conquête pour tous les démocrates espagnols.

 

Et pourtant, le story telling aujourd’hui habilement déployé par un camp séparatiste est à mille lieues de ce nationalisme démocratique, européen et ouvert. En lieu et place, on retrouve, répétés comme un mantra, tous les clichés du nationalisme le plus obtus, teintés de racisme, de mépris de classe, voire d’une forme de suprématisme culturel : d’un côté, le « nous », un peuple éduqué, travailleur, progressiste, honnête, républicain et européen. De l’autre, « eux », canaille ibérique rétrograde, paresseuse et corrompue, attachée à une monarchie démonétisée à force de scandales et perpétuellement en retard sur l’heure européenne. Inutile d’y opposer la « catalanisation » de la société espagnole dans son ensemble depuis la mort de Franco, ou le fait que certaines des affaires de corruption les plus juteuses de ces dernières années, concernent précisément le nationalisme catalan bon teint, dont la conversion au séparatisme coïncide avec sa fréquentation des tribunaux espagnols… Dans ce récit qui aligne les faits alternatifs, Espanya ens roba » (l’Espagne nous vole) et l’activisme des juridictions espagnoles en matière de corruption politique, n’est que le reflet, tantôt d’une corruption généralisée, tantôt d’une persécution des patriotes catalans. Une seule réalité suffirait à accréditer le fait qu’un nationalisme obtus a pris en otage le sentiment national partagé par une bonne partie de la société catalane : l’unanimisme transclasse et trans-partisan qui prévaut dans le camp séparatiste, et la polarisation qui l’accompagne, vis-à-vis des « traitres à la cause ».

 

La monarchie espagnole, de nature fédérale, est un état de droit

 

L’apport de la Generalitat – le gouvernement catalan – au développement d’un « Etat des autonomies » n’aura pas été des moindres : la souplesse de la constitution de 1978, aura permis l’avènement d’un fédéralisme compétitif, dans lequel quelques Communautés Autonomes (Le Pays Basque, la Catalogne et la Galice) auxquels sont reconnus différents niveaux de droits historiques, ont donné le « la » de l’extension des compétences régionales mais aussi celui de nombreuses innovations législatives ensuite reprises par l’état central, de l’état providence aux droits des minorités sexuelles. Si une fraction du Parti Populaire et de ses électeurs, attachés à la fiction d’une Espagne unitaire, refusent de l’admettre et s’il présente quelques particularismes, l’Etat des autonomies espagnol n’en est pas moins d’essence fédérale. Un fédéralisme asymétrique d’une région à l’autre, mais dans lequel la Catalogne s’est taillée des compétences considérables en matière de politique éducative, culturelle, sociale et économique, auxquelles se sont adjointes certaines compétences régaliennes en matière de sécurité, mises en évidence aux yeux du monde lors des attentats de Barcelone.

 

Doté d’amples compétences constitutionnelles, d’une large représentation au parlement espagnol et de puissants réseaux dans les domaines de la culture ou du sport, l’autonomisme catalan s’est cependant épanoui dans un état de droit. Un état de droit qui en dépit du sombre épisode des GAL et des limites posées à la récupération de la mémoire historique, est sorti grandi de sa lutte contre le terrorisme d’ETA et le terrorisme islamiste, pour l’établissement d’une justice universelle et contre la corruption endémique, et du mouvement sans précédent de modernisation en termes de droits individuels entrepris sous les gouvernements de José-Luis Rodriguez Zapatero. Un contexte démocratique dans lequel le récit alternatif séparatiste, n’inscrit comme légitime un recours au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » qu’au prix d’une forfaiture intellectuelle majeure. C’est à cette aune qu’il convient en partie de lire l’exploitation, parfois au moyen d’exagérations grossières, des violences policières, commises contre les votant-e-s le dimanche premier octobre. Des violences qui viennent opportunément corroborer un récit séparatiste indissolublement lié à la construction d’une fiction : celle d’une « hispanité » autoritaire héritée du franquisme.

 

L’immobilisme de Mariano Rajoy n’est pas la cause première de l’impasse politique

 

Ce story telling dispose assurément d’une alliée précieuse dans l’absence totale de vision politique de Mariano Rajoy, qu’illustre la communication désastreuse engendrée par le recours à la force. En place depuis 2011, le chef du gouvernement issu du Parti Populaire, aura survécu aux scandales à répétition ayant éclaboussé son parti et sa gestion, ainsi qu’à deux élections législatives qui auront ébranlé le bipartisme espagnol sans parvenir à lui faire perdre son fauteuil à la Moncloa. Aujourd’hui, son attentisme pittoresque accentue la gravité de la crise séparatiste, en la privant de toute échappatoire politique. Et pourtant, prêter un flanc facile aux clichés nationalistes d’une Espagne immobile, corrompue et sourde à la pluralité nationale de l’Etat, ne saurait conduire à inverser l’ordre des responsabilités. La tentation est forte de faire du recours constitutionnel du Parti Populaire, alors dans l’opposition, contre le nouvel Estatut de la Catalogne approuvé par référendum en 2006, le péché ultime ayant ouvert la voie d’une sécession unilatéral. Or, outre que plus de 90% de l’Estatut furent validé par le juge constitutionnel, les éléments retoqués, tout entiers axés sur la reconnaissance irréversible d’une nation catalane dotée de droits spécifiques, constituaient bien un casus belli constitutionnel, fut-ce dans un état fédéral de fait. S’il fut sans doute une erreur politique funeste, le recours exercé contre l’Estatut ne dédouane en rien l’actuel gouvernement catalan de sa fuite en avant hors de tout cadre légal et de tout mandat politique univoque et au prix d’une polarisation sociale très vive au sein même de la société catalane, dont toute une génération de fils et filles d’émigrés de l’intérieur a fait reposer son ascension sociale sur la promesse d’une identité gigogne – catalane, espagnole et européenne -

 

Le défi séparatiste est une affaire européenne

 

Or, de l’issue de cette crise, dépend presque mécaniquement l’avenir de l’Europe toute entière. Qu’il soit permis à une région d’exercer unilatéralement, dans un contexte d’état de droit, le droit à l’autodétermination dévolu aux peuples placés sous le joug colonial ou impérialiste, et c’en sera fini de l’intangibilité des frontières établies au prix du sang. Qu’un seul ordre constitutionnel – Hongrois, Polonais ou aujourd’hui, Espagnol, soit renversé par la subversion des normes démocratiques au profit d’un parti ou d’une coalition à prétention hégémonique et messianique, et c’est de l’Europe comme espace fondé sur la séparation des pouvoirs et la hiérarchie des normes, qu’il faudra écrire la nécrologie. Qu’un nationalisme obtus, excluant et articulant un récit historique alternatif triomphe à nouveau, et c’est encore le statut des faits (politiques, historiques, juridiques ou sociaux) qui s’en trouvera diminué, au profit des vertus thaumaturgiques et démiurgiques du story telling à l’usage des masses.

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